Pauvre baby-doll

Tu sais comme ils te disent que l’important c’est pas vraiment d’avoir un père, mais plutôt d’avoir une figure masculine, quelqu’un sur qui projeter, quelqu’un sur qui passer ton Oedipe, quelqu’un qui t’aimera tout pareil, quelqu’un qui pourrait même être une femme, un épouvantail pour tes colères et tes fantasmes, une statue du commandeur à dézinguer. C’est ce qu’on raconte aux mères seules, aux femmes et aux couples de femmes homosexuelles qui procréent ou qui adoptent, à tous les utérus qui traînent sur le bord de la route par choix ou par accident, aux mômes qui inventent la signature d’un père sur le carnet de correspondance au lycée, quitte à ne pas avoir de paternel, autant s’en fabriquer un, autant qu’il serve, les mots d’absence écrits de ta main deviennent vrais. J’ai pas vraiment d’avis sur la question. Je n’ai pas de vraie figure paternelle autour de moi, pas de grand-père, d’oncle ou de grand frère à aduler et à brûler. Ca a failli, et puis ca a raté. Y’a bien un mec qui me cause, à l’intérieur, quand je vais pas bien, un mec qui me rassure. C’est vrai, il ne m’offre pas de cadeaux à Noel, il ne m’appelle pas pour mon anniversaire. D’ailleurs il ne sait même pas que j’existe. Mon père à moi, dans ma tête, c’est Eddy Mitchell.

Je sais que c’est pas mon vrai père. Je suivrai pas sa dépouille en pleurant, j’irai pas lui arracher un morceau du prépuce pour faire un test ADN dans dix ans. Mais entre Schmoll et moi, y’a un truc qui passe. Tu peux penser ce que tu veux, le comparer à Dick Rivers, se foutre de la gueule de ses reprises à la française, de sa période yéyé. Vas-y. C’est pas ça qui compte. Le truc le plus marrant, c’est que je ne sais rien de lui, de sa vraie vie, d’où il habite, du nom de sa femme ou de ses enfants. Pas fan hystérique, la fille. Je ne sais pas vraiment expliquer. C’est comme avaler un Lexomil avant de prendre l’avion, le laisser fondre sous sa langue et sentir tes épaules redescendre, ta mâchoire se décontracter, tes ongles se rétractent de ta peau, et tu prends le temps, de regarder par le hublot, les nuages et puis l’eau. Il me fait ca, Eddy. Il m’apaise.Parfois je tente de trouver des explications logiques à ce réflexe neurologique. J’écoute les paroles. Je fais attention à la musique. Ca ne m’apporte rien de plus. Cimetière des Eléphants. La Fille du Motel. J’ai oublié de l’oublier. Pauvre Baby Doll. Chain Gang. J’vous dérange. Nashville ou Belleville. Celle qui t’a laissé tomber. C’est la maison dans mes oreilles. L’impression de retrouver ma couette. Ou les bras de mon père. Celui que j’aurai pu avoir. Un mec à la voix rauque, avec un cuir. Un mec avec le coeur gros et une dégaine de voyou à la Renaud. Et puis on chante, Eddy et moi, on arrête pas, en duo, dans la chambre et dans la salle de bain, en acoustique dans les couloirs du métro, accapella dans l’escalier. Je fais la voix haute, il fait la basse, il veut jamais échanger.

J’ai pas de photos de mon père. J’ai pas de poster d’Eddy Mitchell. J’ai une idée des deux. Je peux pas m’engueuler avec le vrai. Je ne peux pas lui parler. Pareil avec Eddy. Sauf qu’il me laisse plutôt tranquille. Jamais une remarque. Jamais un mot en trop. Et quand il me saoule, j’appuie sur Stop, et je le zappe à grand coup de Noir Désir, d’Assassin ou d’NTM. Ta gueule putain. Sale loser de rocker français en bottines de merde. Mais je reviens toujours. Parce qu’il me manque. Pas comme avec le vrai.


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